DUMÉZIL (G.)


DUMÉZIL (G.)
DUMÉZIL (G.)

Il ne suffit pas de dire que Georges Dumézil a fait progresser, dans le domaine qui est le sien, la recherche et l’interprétation; ce sont en réalité des habitudes mêmes de pensée, une vision intellectuelle de l’homme, de la vie et du monde qu’il nous a obligés à revoir de fond en comble. Par là, il se range parmi les grands créateurs dans les disciplines fondamentales que sont la philologie, l’étude des mentalités, l’histoire des religions, auxquelles il a défi-nitivement conféré leurs lettres de noblesse.

Enfant brillamment doué, né à Paris, en 1898, d’un père polytechnicien, Dumézil s’intéressa très tôt à des matières telles que le grec ancien et le sanskrit. Quand, à sa sortie de l’École normale supérieure, après avoir passé l’agrégation, il prend, en 1920, son premier poste de professeur au lycée de Beauvais, il a déjà, confusément peut-être, le sentiment de ce qui passionnera toute une vie de recherche exemplaire: cette volonté de comparer des textes et des habitudes apparemment fort éloignés dans le temps et dans l’espace. Dès cette époque, il dépose, en effet, les sujets de ses thèses de doctorat (qui seront toutes deux publiées en 1924), l’une consacrée au Festin d’immortalité, étude mythologique comparée indo-européenne , l’autre au Crime des Lemniennes, rites et légendes du monde égéen . Son idée fondamentale est qu’il existe une grande communauté indo-européenne, que son œuvre va s’efforcer de définir, si ramifiée et diversifiée qu’elle soit depuis quelque quatre mille ans.

Dumézil assimile alors avec une confondante maîtrise toute une série de langues anciennes, qui vont du sanskrit au dialecte des Oubykhs en passant par le vieux norrois.

Dès 1929, avec le Problème des Centaures , il inaugure cette science que l’on appelle «étude comparative des religions des peuples indo-européens». La rencontre, décisive pour lui, du sinologue Marcel Granet, en 1933, l’aide à prendre conscience de l’existence de mécanismes, de «structures» mentales profondes qui dictent, chez des peuples différents, quoique reliés les uns aux autres par des filiations génétiques, des comportements et des attitudes homologues. Étant donné l’abus que l’on a fait depuis lors des vocables «structures» et «structuralisme», Dumézil en est venu à les récuser pour préférer l’usage du participe passé «structuré», le principe qui l’inspire étant que l’analyse patiente des mythes, des rites et des divers types d’organisation sociale, d’un domaine linguistique à un autre, permet de dégager l’évidence de thèmes et de schèmes communs suffisant à fonder une parenté, une communauté.

Ouranos-Varuna (1934) ouvre avec éclat une longue série d’études comparatistes destinées à faire apparaître de telles ressemblances. Il s’agit par là non de déterminer des «influences» ou des «résurgences», mais bien de montrer que, à travers les avatars de leurs histoires respectives, les peuples indo-européens – chacun s’adaptant au substrat local qu’il a trouvé sur son chemin –, retrouvent des attitudes communes, c’est-à-dire une parenté inscrite déjà dans les idiomes qu’ils parlent. Ces schèmes organisationnels – sociologiques, littéraires, éthiques ou religieux – fournissent autant de clés pour la compréhension en profondeur des mentalités de ces peuples. Après de fécondes études en Turquie, où il fut, de 1925 à 1931, professeur d’histoire des religions à l’université d’Istanbul, puis à Uppsala, de 1931 à 1933, où il fut lecteur et directeur de la Maison de France, Dumézil voit confirmer l’originalité et l’utilité de son enquête lorsqu’une chaire de mythologie comparée est créée expressément pour lui à la Ve section de l’École pratique des hautes études, en 1935.

En 1948, il est nommé au Collège de France pour y occuper la chaire dite de «civilisation indo-européenne», fonction qui ne l’empêcha pas de multiplier voyages et séjours d’études à l’étranger, notamment au Pérou, en Turquie et aux États-Unis, où il enseigna fréquemment (Princeton, 1968-1969; Chicago, 1969-1970; Los Angeles, 1971).

L’œuvre de Georges Dumézil semble schématiquement s’ordonner en deux séries, dont les moments d’ailleurs se modifient constamment, du fait que les résultats acquis sont à peu près toujours tenus pour provisoires. Une première série est destinée à illustrer le postulat selon lequel il existe une civilisation indo-européenne, qui est complètement organisée dès avant sa dispersion et qui obéit à la célèbre «idéologie tripartie», c’est-à-dire à la régulation qui fait que toutes les activités socio-religieuses se répartissent et s’ordonnent d’après trois fonctions: la fonction souveraine ou «spirituelle», réservée au sacerdoce, au souverain-magicien (tels Zeus, Jupiter, Mitra, Odin, à savoir le grand prêtre, le roi sacré, le détenteur du savoir suprême); la fonction «martiale», ou violente, responsable de l’ordre ou pour mieux dire ennemie du désordre (tels Mars, Indra, Týr, c’est-à-dire le soldat, le guerrier, le «bras séculier»); la fonction «végétative», ou nourricière, productrice de richesses, représentée par les artisans, commerçants, éleveurs et agriculteurs (Quirinus, Nasatya, Njördr et ses enfants). Cette tripartition «noble» s’oppose, à l’intérieur d’une classification binaire, à la masse des serviteurs et des esclaves, dont le rôle est de permettre aux nobles d’exercer librement leurs prérogatives. Elle se reflète dans le domaine social (avec les «classes», ou castes, auxquelles la théorie médiévale des ordines fait écho), dans l’organisation politique et, tout particulièrement, dans les divers panthéons. Elle commande aussi une sorte de hiérarchisation à l’intérieur du cosmos (avec air-soleil-ciel, eau et terre) et permet de mieux comprendre certaines mythologies confuses. Bien qu’elle s’entende idéalement dans une perspective synchronique, elle n’est pas incompatible avec des vues diachroniques: par un jeu complexe de glissements fonctionnels et de reprises, les dieux individuels peuvent perdre certains attributs sans que, pour autant, le schéma triparti change. Si l’on se place dans une perspective évolutionniste, il arrive qu’une telle théorie permette de resituer certains traits à leur place ou de retrouver tel ou tel maillon manquant (missing link ), comme il en fut de ces documents ossètes que Dumézil a élucidés. Parmi les ouvrages qu’il a consacrés à l’étude de l’idéologie tripartie, il convient de citer Naissance d’archanges (1945), Explications de textes indiens et latins (1948), l’ensemble étant couronné par L’Héritage indo-européen à Rome (1949) et résumé dans l’Idéologie tripartie des Indo-Européens (1958). Comme il le dit dans l’avant-propos aux Dieux souverains indo-européens (1977), Dumézil entendait faire par là «une sorte de cours de théologie trifonctionnelle, illustrée de mythes et de rituels [pour] montrer comment la comparaison permet de remonter à un prototype commun préhistorique, puis, par un mouvement inverse qui n’est pas un cercle vicieux, déterminer les évolutions et révolutions qu’il faut admettre pour expliquer, à partir de ce prototype, les théologies directement attestées qui avaient permis de le reconstituer».

Dans une seconde série de travaux, Dumézil expose «les usages non plus théologiques, mais littéraires, que les principaux peuples indo-européens ont faits de leur commun héritage»: ce sont notamment les divers volumes des Mythes romains (I, 1942; II, 1943; III, 1947) et de Mythe et épopée (I, 1968; II, 1971; III, 1973).

Dans tous les travaux de ces deux séries – auxquelles s’ajoutent de nombreuses monographies ou études plus restreintes, ainsi que la somme que constitue La Religion romaine archaïque , 1966 – il importe de ne pas perdre de vue leur caractère premier, qui est de définir une méthode et de témoigner d’un esprit.

La méthode de Dumézil, née des recherches linguistiques d’Antoine Meillet et de Joseph Vendryes notamment, consiste à remonter, par comparaison entre textes et faits de culture, à un prototype commun dont l’existence est postulée. Ce faisant, il n’est pas question d’établir des équivalences, voire de rigoureuses filiations, mais bien de trouver (retrouver) la ou les structures de référence qui ont provoqué des manifestations similaires. L’histoire des religions en a été transformée, comme l’écrit Dumézil dans sa préface au Traité d’histoire des religions de Mircea Eliade: «C’est sous le signe du logos et non sous celui du mana que se place aujourd’hui la recherche.» L’herméneutique et l’exégèse s’informent constamment pour rechercher, par comparaison simple ou par analyses des paires formant contraste, un schème mythique que vérifieront l’étude et l’interprétation des rituels, toujours en faisant référence à la théorie qui, on le pose en principe, les informe. L’explication de textes, stricto sensu , aboutit de la sorte à établir l’existence d’un héritage commun, dont nous participons nous-mêmes: «Pour une société, ressentir et satisfaire des besoins impérieux est une chose, les amener au clair de la conscience, réfléchir sur eux, en faire une structure intellectuelle et un moule de pensée est tout autre chose: dans l’Ancien Monde, seuls les Indo-Européens ont fait cette démarche philosophique [...] et elle est antérieure à la dispersion, [...] elle est l’œuvre des penseurs dont les brahmanes, les druides, les collèges sacerdotaux romains sont, pour une part, les héritiers» (Idéologie tripartie des Indo-Européens , p. 23).

Mais surtout la mise au jour de cet héritage tient à un esprit qui est l’aspect le plus passionnant de l’œuvre immense de Dumézil. Cet esprit consiste précisément en une foi vivante dans la prééminence de l’Esprit: il révère partout le sacré, il en traque toutes les manifestations, dans les mythes, les rites, l’organisation sociale, reflet maladroit de l’ordre divin. Le logos se résout en une mentalité inaliénable, quelles qu’en soient les figurations localisées et datées. Rites chargés de sens, mythes nécessairement complémentaires, tant dans leur formulation religieuse que dans les innombrables expressions littéraires, tout témoigne d’une pensée articulée traduisant une Weltanschauung cohérente où l’homme n’est pas seul, où sa vie prend un sens, où le monde finalement échappe à l’absurdité.

Même si l’on peut juger la méthode de Dumézil trop abstraite, ses systèmes parfois trop ingénieux, ses «structures» comme ne fonctionnant pas absolument dans tous les cas, il faut reconnaître à cette pensée éblouissante d’érudition et de finesse une générosité d’inspiration qui, animée par une foi en l’âme de l’homme et en celle du monde, domine de bien haut les recherches contemporaines.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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